Et si votre entreprise ressemblait à une prison verticale, où les ressources descendent étage par étage, ne laissant que les miettes aux derniers arrivés ? C’est le cauchemar glaçant imaginé par Galder Gaztelu-Urrutia dans son film La Plateforme (The Platform, 2019). Cette œuvre de science-fiction sociale, souvent brutale, agit comme un miroir sans filtre de notre société et de nos organisations : hiérarchies figées, logiques de compétition, management par la peur, inégalités structurelles…
Mais La Plateforme est bien plus qu’un thriller dystopique : c’est une métaphore puissante pour interroger le fonctionnement de nos entreprises, nos valeurs collectives et la possibilité — ou non — d’un changement éthique venu de l’intérieur.
J’ai regardé ce film pour la première fois en 2020. J’ai décidé de le revoir afin de me raffraichir les idées avant de découvrir La Plateforme 2 (The Platform 2)sorti en octobre 2024 sur Netflix.

Une entreprise verticale : quand la hiérarchie devient absurdité
La structure de la prison est simple : une tour de plusieurs centaines de niveaux. Chaque jour, une plateforme descend du niveau 0 avec un festin, s’arrêtant quelques secondes à chaque étage. Les premiers se servent à volonté, les derniers n’ont rien. Une allégorie violente mais parlante du modèle pyramidal que l’on retrouve dans certaines entreprises :
- Les niveaux supérieurs (dirigeants, top management) accaparent les ressources (salaires, pouvoir, décisions),
- Les niveaux intermédiaires (middle management) tentent de préserver leur place,
- Les niveaux inférieurs (employés précaires, freelances, « invisibles ») ramassent les restes.
La question devient centrale : peut-on motiver les étages inférieurs quand ils ne reçoivent ni reconnaissance, ni autonomie, ni perspective d’évolution ?
Coopération ou survie : un système qui disloque le collectif
Chaque mois, les prisonniers changent de niveau. Cette rotation aléatoire pourrait créer de la solidarité. Mais elle génère surtout méfiance, violence et instinct de survie. Dans ce système fondé sur la rareté et l’opacité, la coopération devient quasi impossible.
Dans l’entreprise, cela reflète ce que produisent les environnements compétitifs, les logiques de silos, le manque de vision partagée :
- sabotage entre services,
- rétention d’information,
- démotivation collective.
Les entreprises qui réussissent aujourd’hui cherchent au contraire à favoriser la transparence, la coopération transversale et l’intelligence collective. La Plateforme montre ce qu’il se passe quand ces valeurs disparaissent.
Leadership et responsabilité : que ferions-nous si nous étions “en haut” ?
Le personnage principal, Goreng, est un idéaliste. Il tente d’instaurer des règles, de convaincre ses compagnons de rationner. Mais son leadership moral se heurte à l’égoïsme, à la peur, à la violence d’un système structuré sur l’injustice.
Cela soulève une question inconfortable pour le monde du travail :
Peut-on transformer une organisation de l’intérieur quand le sommet refuse le changement ?
Le leadership véritable ne consiste pas seulement à « être gentil », mais à redistribuer le pouvoir, donner l’exemple, et partager le risque. Sans cela, les valeurs affichées ne sont que des slogans.
Communication et désengagement : le silence des étages
Vers la fin du film, Goreng et Baharat élaborent un plan : protéger un dessert intact pour l’envoyer au sommet — une sorte de message silencieux. Ce geste évoque les tentatives « bottom-up » dans les entreprises, quand les équipes veulent faire remonter des signaux faibles, des idées ou des alertes.
Mais dans La Plateforme, la communication est à sens unique, verticale, sans retour ni reconnaissance. Ce défaut de feedback est fréquent dans les structures rigides, où le dialogue entre les niveaux est inexistant — générant frustration, burn-out et fuite des talents.
Une métaphore de notre époque : capitalisme, climat, crise systémique
Au-delà de l’analogie organisationnelle, le film reflète la brutalité du système capitaliste mondialisé. Les ressources sont suffisantes pour tous, mais mal réparties. Les « hauts » gaspillent, les « bas » s’entre-dévorent. Le centre de contrôle reste absent, indifférent.
Cela interroge aussi notre époque :
- Les élites économiques agissent-elles avec conscience des autres niveaux ?
- Peut-on imaginer une gouvernance plus horizontale, participative, inclusive ?
- Comment sortir d’un modèle où la compétition prime sur la coopération ?
Cinq leçons pour l’entreprise de demain
- Redistribution = survie
Les ressources (information, pouvoir, reconnaissance) doivent circuler équitablement si l’on veut éviter l’effondrement des « étages du bas ». - Le changement commence en haut… mais se construit avec tous
Un leadership éthique implique exemplarité, écoute, et capacité à faire évoluer le système, pas seulement à s’y adapter. - La coopération est une culture, pas une réaction à la crise
Elle se cultive dans le quotidien, les rituels, la communication, et non seulement quand l’urgence l’impose. - La transparence est un levier de confiance
Un système opaque nourrit les tensions. Mieux vaut une information qui circule qu’un pouvoir qui se bunkerise. - Écouter les « derniers niveaux », c’est comprendre le vrai terrain
Les signaux faibles, les idées innovantes, les problèmes systémiques émergent souvent là où les regards du sommet ne se posent plus.

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